Voici un extrait d'un célèbre journal sportif du 6 juillet 2001, Stéphane Diagana y exprime ses motivations. Il m'a paru judicieux de le retranscrire ici car il me semble décrire de brillante façon l'état d'esprit permettant d'aborder la pratique sportive et le type de motivation qui devrait être bien plus mis en avant dans les clubs. Je crois que c'est le cas du GABS, nous pronons une pratique athlétique orientée vers le développement d'un individu équilibré, serein, éprouvant du plaisir à pratiquer et à se dépasser dans le respect de l'adversaire et de soi-même.

Ça va se passer dans quelques heures ou dans quelques instants. Le Stade de France sera gros de plus de 60 000 personnes. De la fièvre, du bruit, l'air vibrera d'une tension singulière. Il sera bientôt 20h35. Alors ils sortiront de la chambre d'appel, le pas lent et le regard au-delà des gradins, déjà dans un autre monde. Il y aura bien entendu une attention particulière pour Stéphane Diagana.

On attendra beaucoup de lui, notamment après sa course d'avant-hier à Lausanne en 48"08, chargée de toutes les promesses d'un nouveau podium mondial même si Angelo Taylor, sympathique poupin venu d'Amérique qui l'a précédé en Suisse, est aujourd'hui numéro 1 de la discipline. Oui, il y aura Taylor, il y aura la foule des grands soirs, il y aura l'appel de la victoire, et pourtant Stéphane Diagana n'aura pas le diable dans la bouche ni l'âme d'un guerrier.

Du plus loin qu'il se souvienne, jamais il n'a vécu la compétition comme un combat. "J'en ai trés vite fait une affaire personnelle. Ce qui m'intéressait, c'était de connaître mes limites. La compétition est devenue, selon moi, un prétexte pour tendre vers le meilleur. Ce n'est pas une guerre contre les autres."
L'évolution de son parcours vers le plus haut niveau ne changera rien à cette conception socratique du sport. "Il ne faut pas devenir autiste, simplement parce que le continuum c'est toi, c'est ton parcours, un parcours initiative dans lequel les adversaires, eux, changent. Mais toi les problèmes seront toujours là. Et c'est à travers eux que tu te construis. On passe tellement d'heures à l'entraînement...Si tout cela ne te permet pas de te réaliser, alors c'est une partie de ta vie que tu rates." D'accord Stéphane, mais dans les quelques minutes que tu vas vivre là, ces gars autour de toi, Taylor, Carter, ce sont tes adversaires. "Mais sans eux, ce serait moins riche, je les remercie de s'entraîner dur, cela m'amène moi-même à aller plus loin."

Même dans les startings-blocks, pas la moindre animosité à leur égard ?
"On a, d'abord, besoin du regard sur soi-même alors le moindre coup d'oeil sur le voisin c'est déjà moins d'attention sur ce que l'on fait. La performance se fait dans son couloir. Lorsqu'on lit les interviews de Tiger Woods, on voit qu'il ne se préoccuppe pas des autres mais uniquement sur sa tâche."

Certes mais on ne peut, quand on participe à un meeting, renier l'idée de compétition...
"J'aime la compétition. Cette idée du rendez-vous qu'on vous impose le jour J à l'heure H. J'ai envie de battre les autres mais il n'y a aucune haine dans ma démarche. D'autant que si je me focalise sur un mec que je n'apprécie pas, je vais essayer de le reprendre tout de suite et cela peut m'amener à commettre des fautes. Si l'on veut battre autrui, il faut d'abord se concentrer sur soi-même. Et en cela il y a un décalage total entre ce que les gens vont voir et ce que nous, avec Taylor, allons vivre dans la course. Moi je vais essayer de partir vite, plus vite qu'à Lausanne car ma marge en fin de course sur lui qui finit trés fort n'était pas suffisante. Je vais me concentrer sur mes 1er et 2e haies que je n'avais pas bien négociées avant-hier et ensuite tenir de façon fluide mes treize foulées jusqu'à la 8e haie pour ensuite franchir les deux derniers intervalles en quatorze foulées. Lui il va penser à sa technique, à sa fin de course. Les gens vont voir un duel alors que, nous, nous serons seulement confrontés à nos problèmes." Et puis il y aura un vaiqueur. " Le malentendu persistera parce que pour nous, la satisfaction viendra de ce que nous avons réalisé en fonction de nos possibilités. Et pas forcément en fonction de la place. Moi, ma plus grande satisfaction pour l'instant, ce ne fut pas mon titre mondial en 1997, mais ma 4e place au championnat du monde à Stuttgart en 1993, parce que c'est là que j'ai atteint mon plein potentiel, où j'ai déployé le plus d'engagement et de générosité. Le bonheur n'est pas lié au classement. C'est toi qui donne la valeur aux choses. Et ce n'est pas forcément le premier le plus méritant. J'ai plus de respect pour un 5e qui est allé au bout de son potentiel qu'un gars pétri de talent qui n'en a exploité que 20%.
Malheureusement ce n'est pas cette perspective du sport qui est généralement admise et diffusée. On préfère présenter le sport comme une guerre moderne. Et c'est pour cela que des personnes comme Albert Jacquard que j'apprécie énormément, n'aime pas le sport parce qu'il attise la haine, l'opposition entre les peuples. Simplement parce qu'on ne lui montre pas cette autre façon de concevoir la compétition. Elle est aussi une autre façon de connaître les autres."